S.V.Lavrov: Ce problème a deux dimensions. Peut-être que la première concerne la sécurité globale, avant tout celle de la région euratlantique, cela dit, le Caucase fait partie intégrante de cette région. Concernant la sécurité euro-atlantique, nous espérons tous beaucoup, que non seulement à force de ce qui s"est passé au Caucase, mais aussi compte tenu des événements des dernières années - je parle de l"élargissement effréné de l"OTAN et de la création de nouvelles bases militaires étrangères pratiquement contre les frontières russes, et la troisième zone de positionnement de la défense antimissile, et les autres facteurs - nous devons tout simplement tous réfléchir, dans quel monde nous vivons et sur quelles règles nous nous guidons. La Russie ne prétend pas à la vérité absolue, mais nous cherchons à stimuler la discussion. Et c"est ce qu"a visé la proposition, faite le 5 juin à Berlin par D.A.Medvédev, Président de la Fédération de Russie, sur la tenue du sommet européen, au cours duquel seraient concertés les principes essentiels du travail au traité de la sécurité euro-atlantique. Elle reste en vigueur, et à en juger par nos contacts avec les principaux états, nous sentons un intérêt croissant à entamer cette conversation franche et honnête.
Le second aspect de votre question consiste en la sécurité de la région du Caucase proprement dite. Après l"agression, que l"administration géorgienne a déclenchée contre l"Ossétie du Sud, après la découverte des projets de la guerre éclair pareille contre l"Abkhazie, cela dit, les documents, trouvés par les structures abkhaziennes dans les gorges de Kodori le confirment à 100 %, après tout cela, augmente aussi la compréhension de la nécessité de faire quelque chose avec tout cela. Les recherches dans cette direction avancent pour l"instant, je dirais, à tâtons. Il existe l"initiative de la Turquie de créer une plateforme de la stabilité et de la coopération au Caucase. D"autres pays avancent des idées similaires. Il existe l"intérêt de l"Union Européenne à concrétiser dans ce contexte sa stratégie sur cette piste. Certes, il existe l"accord, obtenu dans le cadre du règlement de la crise, apparue après l"agression géorgienne contre l"Ossétie du Sud, l"accord des présidents Medvédev et Sarkozy, qui, en plus de la solution directe des tâches militaires, contient le paragraphe du début le 15 octobre des discussions internationales au problème des garanties de la stabilité et de la sécurité dans la région. Nous sommes prêts à de telles discussions. Certes, elles doivent partir des réalités nouvelles, du fait de la proclamation de l’indépendance de l"Abkhazie et de l"Ossétie du Sud et de celui de la reconnaissance de cette indépendance par la Fédération de Russie. C"est pourquoi toute discussion, qui suppose les problèmes de la sécurité au Caucase, ne peut pas, nous en sommes profondément persuadés, se tenir sans la participation de l"Abkhazie et de l"Ossétie du Sud. Cela concerne également la discussion à l"ONU ou à l"OSCE des problèmes, afférents à la présence ultérieure des pacificateurs internationaux dans cette la région.
Question: Comme il a été annoncé, l"instauration des ambassades constitue un de sujets des négociations d"aujourd"hui. A ce propos, il serait intéressant de savoir, si l"on a choisi la candidature pour le poste de l"ambassadeur russe en Abkhazie, et peut-on déjà citer le nom du futur ambassadeur de l"Abkhazie à Moscou ?
S.V.Lavrov (parlant après S.V.Bagapch) : Je ne peux que confirmer ce qu"a dit Serguéi Vassiliévitch. Nous avons choisi la candidature et l"avons portée à l"examen du Président. J"espère, que vous apprendrez bientôt ce nom officiellement. Et je voudrais exprimer tout de suite ma reconnaissance à Serguéi Vassiliévitch Bagapch et à tous ses collègues pour l"attention, qu"ils ont prêtée aux problèmes de l"aménagement de l"ambassade russe à Soukhoum. On a déjà des propositions concrètes concernant les immeubles et le territoire, et nous nous sommes entendus de les voir sur place avec la participation des experts afin de définir les variantes optimales.
Question: Quelles sont, selon vous, les perspectives de la reconnaissance internationale ultérieure de l"Abkhazie ? Aujourd"hui, l"accord de D.A.Medvédev et de N.Sarkozy est interprété de façon équivoque dans sa partie concernant les observateurs internationaux de l"Union Européenne. Pourriez-vous expliquer, si les observateurs internationaux vont assumer leurs fonctions sur le territoire de l"Abkhazie proprement dite ?
S.V.Lavrov: Concernant la première partie de votre question, ce n"est pas l"objectif principal, pour le moins pour la Russie. Nous avons tiré pour nous une conclusion claire, qu"après tout ce qui s"est passé, après tout ce que s"est passé depuis 1991, où le Président de la Géorgie Monsieur Gamsakhourdia avait directement appelé à déporter tous les Ossètes vers la Russie, avait directement appelé à limiter le territoire habité par les Abkhazes et à abolir l"autonomie de l"Adjarie, déclarant que seule la nation majoritaire, autrement dit les Géorgiens, doit posséder les droits prioritaires et exercer sa souveraineté sur tout le territoire, et après que ces appels ont été suivis d"actions militaires concrètes, après que ces actions ont été arrêtées, dénoncées à l"ONU et à l"OSCE. Après qu"au cours de quinze ans, les accords entérinés à l"ONU et à l"OSCE ont été périodiquement violés, cela dit, invariablement de la partie géorgienne, qui éludait tout accord, et après que dans la nuit du 8 août, la ville pacifique de Tskhinval qui dormait avait été attaquée, la Russie a définitivement compris, que la sécurité et la survie même des peuples abkhaze et sud-ossète sont impossibles à garantir autrement que par la reconnaissance de l"indépendance et en prenant, à leur demande, la défense de ces peuples par la Fédération de Russie.
Vous savez que Soukhoum et Tskhinval ont envoyé plusieurs fois les demandes pareilles à Moscou, et que la Russie a fait preuve de beaucoup de patience dans cette situation, n"a pas voulu faire de pas brusques, a cherché pendant toutes ces années à trouver une solution dans le cadre du principe de l"intégrité territoriale de la Géorgie. Mais ce qui s"est passé dans la nuit du 8 août signifiait, que le régime de Tbilissi a lui-même rayé l"intégrité territoriale de la Géorgie. C"est pourquoi nous n"avons pas fait ce que nous avons fait pour proférer par la suite des tribunes internationales le nombre de pays, qui ont reconnu l"Abkhazie et l"Ossétie du Sud. Nous n"avions d"autre choix ni du point de vue du droit international, ni du point de vue de la morale, ni point de vue pragmatique, puisque laisser tout comme avant ne voudrait dire que ce que nous devrions constamment maintenir en alerte sur le territoire russe les unités des forces armées russes pour qu"elles puissent à tout moment venir en aide aux Abkhazes et aux Sud-Ossètes. Donc, quelque point de vue que l"on prenne, nous n"avons pas eu d"autre choix. Pour ce qui est de la reconnaissance, ce n"est pas l"essentiel. Chaque pays fait son choix, partant de ses intérêts, et chaque jour, croît dans le monde la compréhension des actions de l"Abkhazie, des actions de l"Ossétie du Sud, des actions de la Russie. C"est une autre chose, que tous ne le disent pas à haute voix, que tous ne sont pas prêts à reconnaître les réalités. Mais elles existent : on ne peut plus reculer, et je suis persuadé, que la reconnaissance de ces réalités ne fera que s"étendre.
Question: Cher Serguéi Viktorovitch, aujourd"hui, notre avion a atterri à l’aérodrome de Soukhoum, et c"était le premier vol civil depuis 15 dernières années. Selon vous, quand pourra-t-on reprendre la liaison aérienne normale entre Moscou et Soukhoum ?
S.V.Lavrov: J"ai atterri pour la première fois à Soukhoum quand j"avais l"âge de raison. Je ne me souviens pas du dernier atterrissage pour la simple raison de mon bas âge. Et après l"atterrissage d’aujourd’hui, je peux constater en tant que passager, que l"aéroport, je le crois, est entièrement prêt à accueillir toute sorte d"avions. J"espère que leur nombre ne va qu"augmenter.
Question: Cher Serguéi Viktorovitch, demain à Tbilissi arrive le Secrétaire général de l"OTAN Jaap de Hoop Scheffer, Vous, en même temps, vous visitez l"Abkhazie. Comment pouvez-vous le commenter ? Y a-t-ici des parallèles ? S.V.Bagapch a fait la déclaration sur le problème du retour des réfugiés. Pourriez-vous le commenter plus en détail ?
S.V.Lavrov: Franchement, je ne suis pas les déplacements du Secrétaire Général de l"OTAN. Tôt ou tard, les déclarations qu"il fait me parviennent, les déclarations, qui sont déplacées pour le dirigeant d"une organisation aussi sérieuse, l"organisation, qui prétend au rôle global dans le domaine de la sécurité. Il n"est pour le moins pas très responsable de faire au nom de l"OTAN des déclarations que l"on ignore complètement. Concernant mon séjour à Soukhoum et la visite de Tskhinval demain, il n"y a aucune liaison. Le calendrier de nos contacts avec l"Abkhazie et l"Ossétie du Sud n"est nullement en corrélation avec les déplacements de M.Scheffer.
Concernant la question à propos des réfugiés, elle figure aussi dans les accords de D.A.Medvédev et de N.Sarkozy. Un des problèmes, qui seront débattus aux discussions internationales, prévues le 15 octobre, concernera précisément le rapatriement des réfugiés. Lesdits accords le formulent très clairement : discussion du problème de rapatriement des réfugiés compte tenu des normes mondialement reconnues et de la pratique du règlement post-conflictuel. La pratique du règlement post-conflictuel, dont vient de parler en détail Serguéi Vassiliévitch, part de ce qu"avant qu"il soit possible de parler du retour de tous les réfugiés, il faut faire cicatriser les blessures de la guerre, il faut que la confiance soit établie, et elle a été grandement sapée par l"agression contre Tskhinval et par la préparation de l"agression similaire contre l"Abkhazie. Nous allons tenir compte de tout cela.
Vous savez, peut-être, puisque j"ai déjà eu à en parler, quel est maintenant le sort des réfugiés serbes du Kosovo, sans même mentionner les réfugiés palestiniens, puisqu"on ne fait qu"en parler. Donc, ce problème est vraiment très compliqué, et Mikhaïl Nikolayévitch Saakachvili lui-même dans une de ses interviews, quand il jurait ses grands dieux de ne jamais utiliser la force pour régler les conflits, a expliqué, pourquoi il n"entendait jamais le faire : il a dit, que le sang au Caucase ne reste pas dans les mémoires pendant des décennies, mais des siècles. En fait, il a lui-même pour beaucoup défini les cadres du temps. Et la dernière chose que je voudrais dire. Nous prêtons une attention particulière aux problèmes de la conciliation et de la paix interethnique. Premièrement, puisque c"est assez important pour la Fédération de Russie elle-même, et deuxièmement, c"est important pour l"Abkhazie, où vivent plusieurs ethnies. Une partie spéciale du traité d"amitié, de coopération et d"entraide, que nous allons signer sous peu avec l"Abkhazie au haut niveau, est consacrée aux obligations réciproques de parties de faire tout, pour que tous les groupes nationaux, toutes les ethnies, tous les peuples sur le territoire des hautes parties contractantes se sentent confortablement. Et nous, et l"Abkhazie partons des hautes normes du droit international, sous lesquelles nous signons.
Question: Après la reconnaissance de l"Abkhazie, vous avez été le premier des dirigeants russes à venir. Pourriez-vous nous faire part de vos impressions ? Et une deuxième question. Il n"y a plus depuis longtemps de frontières entre les états européens. Pourquoi faut-il une frontière entre la Russie et l"Abkhazie, si des deux côtés vivent les gens russes ?
S.V.Lavrov: Quant aux impressions, vous savez, elles sont très bonnes. Premièrement, je me sens ici comme chez moi, et c"est une partie de la réponse à votre seconde question. Deuxièmement, je vois une terre fantastique - accueillante, fertile, qui s"est remise de la guerre, déclenchée ici au début des années 90, sur laquelle ni le peuple abkhaze, ni l"administration abkhaze n"entendent plus jamais permettre à personne de déclencher une autre guerre. La Russie fera tout pour les y aider et garantir, qu"aucune guerre n"y aura plus lieu. A propos, j"ai été très impressionné par Soukhoum comme ville, qui revit et continue de se construire. Je vous assure, que les accords, que l"on élabore entre nous et l"Abkhazie en développement du grand traité, vont prévoir l"interaction dans le rétablissement entier de la vie normale des villes, de l"état abkhaze, dans la création de toutes les conditions nécessaires pour que tous ceux qui y vivent se sentent confortablement.
Concernant les frontières. Vous avez mentionné l"exemple de l"Union Européenne. Il est vrai qu"il y a les frontières, mais elles sont transparentes. Il y a les garde-frontières et les douaniers. Ils veillent principalement à ce que les citoyens des pays tiers n"usent pas des privilèges dont jouissent les citoyens des pays de l"Union Européenne. Si vous avez le passeport de l"Union Européenne, si vous avez un visa Schengen, on vous laisse passer sans contrôle, les autres seront contrôlés. Je crois, que les accords entre nos pays, que nous nous sommes entendus de préparer, comprendront le bloc de problèmes, lié à la liberté de déplacement, avec le problème de la double citoyenneté et plusieurs autres choses, ce qui fera au fond la frontière aussi transparente pour tous les Russes et tous les Abkhazes, comme entre les membres de l"Union Européenne.
Question: Est-ce que les troupes russes seront retirées de l"Abkhazie ?
S.V.Lavrov: Concernant la présence des militaires russes dans cette région, nos obligations sont énoncées dans tous les détails possibles dans l"accord de D.A.Medvédev et de N.Sarkozy en date du 8 septembre. Ils décrivent en détail, très en détail et concrètement les pas de règlement, qui doivent être faits par toutes les parties. La partie géorgienne doit garantir le retour de ses troupes dans les casernes avant le 1er octobre. L"Union Européenne, qui a donné ses garanties de la non-agression de la partie géorgienne contre l"Abkhazie et l"Ossétie du Sud, doit déployer au plus vite au moins deux cents observateurs militaires, l"OSCE doit prendre la décision d"envoyer en Géorgie les observateurs supplémentaires. La Russie s"est engagée à faire ce qui suit. Premièrement, nous nous sommes engagés dans le délai de sept jours à retirer nos postes d"observation de la ligne Poti-Sénaki. Il y en avait cinq. Nous l"avons fait deux jours avant terme. Deuxièmement, nous nous sommes engagés, dans les dix jours après le déploiement des observateurs internationaux dans les régions de la Géorgie, attenantes à l"Ossétie du Sud et à l"Abkhazie, à en retirer toutes nos forces pacificatrices. Comme il est écrit dans le plan de D.A.Medvédev et de N.Sarkozy, elles retourneront en Russie à la ligne, qui précédait le début des hostilités après l"attaque de Tskhinval par le régime géorgien. Tout ce qui est en sus ne relève absolument pas de la compétence de la communauté internationale. Tout ce qui se passe à l"intérieur de l"Abkhazie constitue l"affaire souveraine de l"Abkhazie, la même chose concerne l"Ossétie du Sud. C"est pourquoi la décision de l"Abkhazie et de l"Ossétie du Sud de maintenir la présence sur leur territoire des observateurs de l"ONU et de l"OSCE est leur droit souverain. Aujourd"hui, Serguéi Vassiliévitch a dit, à quelles conditions l"Abkhazie saluera le travail ultérieur sur son territoire des collaborateurs de la mission de contrôle de l"ONU. Et concernant les troupes russes, qui se trouvent actuellement en Abkhazie et en Ossétie du Sud, leur statut sera modifié : elles ne sont plus les forces pacificatrices, elles constituent le contingent militaire russe, qui se trouve ici sur la base de l"Oukase du Président de la Fédération de Russie en réponse à la demande directe des autorités de l"Abkhazie. La même chose concerne Ossétie du Sud. Prochainement, leur statut juridique sera renforcé et déterminé par le traité international d’amitié, de coopération et d"entraide, qui fixera tout avec un maximum de clarté. Voilà ma réponse à votre question.
Question: Quelles mesures primordiales seront-elles prises dans le domaine de l"édification étatique en Abkhazie, et quel rôle la Russie peut-elle y jouer ?
S.V.Lavrov: Concernant la question de l"aide à ce processus que la Russie peut prêter, je voudrais encore une fois souligner, qu"après la signature du grand traité, qui garantira fiablement la sécurité de l"Abkhazie, nous allons, comme cela se fait entre alliés, conclure les accords dans les domaines différents de la vie. Ces accords concerneront la coopération dans le domaine de la défense et de la sécurité, les problèmes frontaliers, douaniers, ceux de la liberté du commerce, l"imposition, le système monétaire et bancaire, etc. La liste des domaines, pour lesquels nous nous sommes entendus de préparer les accords concrets par secteurs, est directement liée à la contribution de la Fédération de Russie au devenir de l"Abkhazie en tant qu"état entièrement indépendant.
Question: La partie russe avait déclaré, que la présidence ultérieure de Saakachvili était pour elle indésirable, et aussi qu"elle n"entendait pas continuer de mener les pourparlers avec la Géorgie. Selon vous, existe-t-il actuellement un politique, qui puisse changer la situation au cas où il présiderait la Géorgie ?
S.V.Lavrov: Vous savez, quand une autre grande puissance reconnaîtra l"Abkhazie et y enverra ses représentants pour négocier, c"est au représentant de cette puissance que vous devrez poser la question. Nous n"intronisons ni ne détrônons personne. Si vous vous souvenez, Mikhaïl Saakachvili n"est pas devenu président par voie d"élections, mais par voie de la révolution, qui avait déchiqueté les résultats des élections. Néanmoins, nous avons mené l"affaire avec lui et avons cherché à trouver des points de contact. On avait certains accords - ils donnaient de l"espoir, mais chaque fois, ces accords étaient brutalement foulés aux pieds par la partie géorgienne, et après ce que s"est passé dans la nuit du huit août, Mikhaïl Saakachvili, - et là, nous ne parlons que pour nous, - ne peut pas être notre partenaire. Nous sommes persuadés, que le sage, le talentueux peuple géorgien est capable de décider lui-même de son sort, quiconque cherche à le faire à sa place. C"est probablement ma réponse à votre question.